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Coupe du monde Football : La joie des Français paraît moins sereine qu’en 1998 de Jean-Baptiste de Montvalon

Catégorie société
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(JPEG) Une "allégresse plus tendue" qu’en 1998. Tel est - pour reprendre l’expression du directeur de CSA-Opinions, Stéphane Rozès - le climat dans lequel la France aura accompagné les Bleus jusqu’à leur deuxième participation, dimanche 9 juillet, à une finale de Coupe du monde de football.

Si la joie - qui culminerait en cas de nouveau succès - n’est plus à démontrer, une certaine tension est également perceptible.

Elle se lit dans les incidents qui ont émaillé les derniers rassemblements d’après match, petites piqûres de rappel des violences urbaines qui avaient secoué le pays à l’automne 2005.

Elle se devine, aussi, dans une exubérance que dicte la conscience de l’éphémère.

Car les Français le savent désormais : fût-elle couronnée d’un succès, une Coupe du monde de football n’est qu’une parenthèse. Chacun se souvient de l’effondrement des mythes qui avaient surgi à la faveur de la victoire des Bleus, en 1998 : le "modèle d’intégration" de l’équipe "black blanc beur" a vécu, de même que les prévisions de regain de confiance, de consommation et de croissance. Le séisme du 21 avril 2002 est venu briser les dernières illusions en la matière. Sociologues et économistes ne se font, cette fois, guère d’illusion sur l’ampleur et la pérennité d’un éventuel "effet foot".

Au diapason, la plupart des responsables d’instituts de sondage ne prédisent aucune embellie durable pour les gouvernants français, même en cas de victoire. Le directeur général d’Ipsos-France, Pierre Giacometti, ne décèle qu’"une sorte de pause dans la controverse" ou, autrement dit, "une forme de détente dans l’hostilité à leur égard".

"En 1998, le moral des Français était nettement supérieur à ce qu’il est aujourd’hui", rappelle-t-il, prévoyant que "les mécanismes de remontée de confiance et de popularité" seront cette fois "beaucoup plus limités". "Le climat est beaucoup plus dur qu’en 1998", renchérit Brice Teinturier, directeur du département politique de TNS-Sofres, qui ne verse pas dans l’euphorie : tout au plus estime-t-il que "sur une séquence courte, de l’ordre d’un à deux mois, cela rendra plus difficilement audible les discours sur le déclin de la France".

Jérôme Sainte-Marie est plus optimiste. Le directeur de BVA-Opinion n’exclut pas une "inversion totale de tendance" : notant qu’en tout état de cause, "l’effet sera d’autant plus fort que l’exécutif est bas", M. Sainte-Marie estime qu’un éventuel succès de la France au Mondial peut produire un effet potentiellement "multiplicateur" si les Français, dans la période qui s’ouvre, jugeaient durable le mouvement de baisse du chômage amorcé depuis plusieurs mois. Mais cette perception est toujours tardive, compte tenu de la forte défiance qui prédomine traditionnellement en la matière.

Ces prévisions pour le moins prudentes s’accompagnent de diagnostics parfois réservés sur les scènes de liesse qui ont accompagné les derniers succès des Bleus.

Cette joie pourrait bien être d’autant plus éclatante qu’elle ne trouve guère à s’exprimer en temps ordinaire. "L’équipe de France, cette agrégation de talents individuels au service d’un projet collectif, est une métaphore de la façon dont on souhaiterait que la société française fonctionne, souligne M. Rozès. Car chaque individu a le sentiment qu’il possède en lui des ressources qui ne sont pas exploitées."

Ce manque de reconnaissance se doublerait d’une inquiétude sur l’avenir du pays.

C’est à cette aune que le directeur de CSA-Opinions juge la ferveur patriotique des Français : "Ils sont sous tension. Ils se demandent si le monde ne se fait pas contre, ou sans la France ; et si la France n’est pas en train de se faire contre, ou sans les Français." Notre "rapport au drapeau tricolore" serait intimement lié à l’impression que "le cours du monde nous échappe". M. Teinturier suit, à ce sujet, le même raisonnement en creux : la "fierté" que pourrait susciter une victoire des Bleus, explique-t-il en substance, est à la mesure du "sentiment que le rôle de la France dans le monde s’affaiblit et se dégrade". De la même façon, le plaisir de "se voir comme un peuple qui célèbre collectivement une réussite" renverrait à ces études qualitatives qui, lors d’entretiens prolongés en petits groupes, font apparaître l’emprise grandissante de "l’individualisme" et du "repli sur soi".

Si l’ampleur - inégalée - de l’événement incite à s’interroger sur sa nature et ses effets, on peut utilement se contenter de savourer le plaisir du jeu. Celui-là est durable.

Article paru dans l’édition du Monde du 09.07.06



Publié le 9 juillet 2006  par torpedo


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