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Nathalie Ménigon : Le voyeurisme en otage

23 juin 2005

par franca maï

(JPEG) Nous, êtres humains et promeneurs sur le fil mortel de la vie, nous, passagers précaires de ce beau pays inconstant baptisé France, fange d’égalité, fraternité et autres fadaises, sommes aujourd’hui les voyeurs pris en otage devant l’agonie programmée d’une femme de 48 ans qui a vécu plus de dix-huit longues années, derrière les barreaux.

Captez-bien ses nom et prénom : Nathalie Ménigon.

Ancien membre d’Action Directe, elle est partiellement hémiplégique et dépressive, suite à des attaques cérébrales. Elle se vide de son sang, de son oxygène, de son souffle à petit feu, mais la Justice contemporaine qui prétend avoir aboli la peine de mort en 1981, s’ébroue dans les eaux troubles de la torture lente, en la maintenant encagée. Sans ciller et avec un sadisme indéfectible. La Justice est si imbue de son bon Droit et de ses lubies...

Elle n’achève plus les fauves à la guillotine, elle capture jusqu’à leurs derniers râles, les yeux infectés de gourmandise. Elle observe dans sa suprême sophistication comment malgré les coups, les humiliations, les murs d’isolement, la folie en déroute, les fauves osent respirer encore... Comment les fauves s’entêtent à lutter. Bouches écrasées au sol. Avalant la terre qui les ensevelira, encore vivants.

Mais...

sans ce repentir gluant de bon aloi qui sied aux faux-culs et aux dangereux calculateurs pour abréger leur peine avec la bénédiction de la morale.

Car Nathalie Ménigon a déclaré en répondant à une question du procureur : « ...qu’en cas d’insurrection armée générale dans toute la France, elle reprendrait le fusil, même en fauteuil roulant... »

Les fauves ne sont et ne seront donc jamais matés. Ils ont leur dignité, ils suivent leur cohérence.

« Expérimentation » instructive.

Nathalie Ménigon n’use pas de tactique pragmatique, elle est honnête. C’est dans cette loyauté exprimée que loge sa perte.

La justice préférant entendre le chant malin du pardon pour se rassurer et cautionner sa propre existence.

Elle peut achever pernicieusement un être humain mais elle ne peut tuer ses convictions.

La justice oublie-t-elle que les fantômes parlent mieux aux vivants ? ... surtout les martyrs...

Il existe pourtant une loi Kouchner qui pourrait faire cesser le jeu pervers de la vengeance d’un Etat mais cette loi-là n’est appliquée que dans un brouillard fallacieux, au gré du vent, des humeurs et des mots d’ordre. Elle s’épanouit à géométrie variable. Maurice Papon - pour ne citer que lui - technicien on ne peut plus zélé du service public, goûte désormais aux joies crépusculaires des ailes de la liberté.

Jugé un peu cireux à l’aube de ses 92 années, l’ancien fonctionnaire de Vichy responsable et reconnu coupable de la déportation de milliers de Juifs pendant la seconde guerre mondiale -sur la foi de deux expertises médicales- a été remis en dehors. Elles établissaient cliniquement un état de santé incompatible avec le maintien en détention.

Le regard des experts se brouille-t-il systématiquement par les rayons d’une morale douteuse, lorsqu’il se penche sur le cas des prisonniers politiques ? ...

Deux heures d’interrogatoire, de plaidoirie, de second procès du groupe AD sonnent le glas pour Nathalie Ménigon.

Le procureur s’étant clairement opposé à sa demande encadrée, au motif qu’elle est trop malade pour sortir de prison ! ...

Le surréalisme de l’argumentaire ne trompe personne.

Pourtant, la soeur de René Audran et l’épouse de Georges Besse, familles des victimes d’Action Directe, dont le témoignage - recueilli par le président du tribunal - a été cité à l’audience, ne sont "pas opposées" à une libération conditionnelle, seul, le policier blessé dans l’attentat visant les locaux d’Interpol à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) en 1986, y est hostile.

Nathalie Ménigon a payé sa dette de sang à la société. Chèrement, sans faillir, jusqu’à la frontière de l’intolérable. Elle a engagé un tiers de sa vie. Elle a conscience qu’elle ne réparera pas la mort. Pourquoi voulez-vous alourdir son enfer quotidien ?

Laissez-là en paix. Donnez-lui une justice équitable. Celle-là même qui nous différencie du monde animal.

C’est la troisième fois, que Nathalie Ménigon passe devant la juridiction régionale de libération conditionnelle. A deux reprises, les magistrats n’ont su que dire non.

Ouvrez-lui les portes vers la lumière qui réchauffe.

Ne la laissez pas crever comme une chienne mouillée dont on se débarrasse pour pouvoir partir en vacances.

Dans la claustrophobie des couloirs de l’indécence et des zones de l’arbitraire.

Montrez-lui, un visage humain. Pas une mascarade.

Nous, êtres humains et promeneurs sur le fil mortel de la vie, nous, passagers précaires de ce beau pays équitable baptisé France, fange d’égalité, fraternité et autres fadaises, nous ne cautionnerons pas la peine de mort déguisée. En voyeurs patentés.

franca maï